La sortie de la Grèce de la zone euro, qui
n'était encore qu'une menace imprécise et lointaine il y a quelques mois, est
désormais de plus en plus ouvertement envisagée, sur fond d'incertitudes
immenses sur les conséquences économiques, politiques et sociales d'un tel
événement. Le sommet des grandes puissances industrialisées du G8 a certes
plaidé samedi à Camp David dans son communiqué final pour "une zone euro
forte et unie" et souhaité "voir la Grèce" y "rester... tout en respectant ses
engagements", mais la possibilité de parvenir à concilier tout cela fait
bel et bien débat. Les uns, craignant de devoir indéfiniment maintenir Athènes
sous perfusion financière, se veulent rassurants et soulignent que la zone euro
est mieux préparée que jamais à affronter une sortie de la Grèce. Les autres estiment que malgré la taille réduite de
l'économie hellénique, c'est l'existence même de la zone euro, voire de l'Union
européenne, qui est menacée à terme.
Reste que nombre d'économistes commencent à envisager
concrètement les effets possibles d'une sortie de la Grèce de la zone euro. Qu'arriverait-il alors ? La grande
perdante serait bien sûr... la Grèce elle-même, qui
connaîtrait un séisme économique. Il lui faudrait en urgence réimprimer des
drachmes tout en jugulant la panique des habitants, avant de miser, pour sa
relance, sur les exportations et le tourisme. Mais renouer avec ses anciennes
amours est risqué : à peine réintroduite, la drachme, considérée comme monnaie
la plus faible de la région, verrait son cours fondre sous la pression des
marchés. De quoi effrayer les Grecs, dont l'épargne perdrait 50% de sa valeur
selon plusieurs études. Les retraits d'argent dans les banques du pays ont
d'ailleurs atteint lundi 700 millions d'euros. Un chiffre qui s'ajoute aux
quelque 16 milliards d'euros qui auraient été déposés à l'étranger depuis 2009.
"Le mouvement de panique a déjà commencé", remarque Pedro Videla,
professeur à l'IESE Business School de Madrid, qui juge "très
probable" un retour à la drachme : "comme le pays est déjà en train de
se désintégrer socialement et politiquement, je parierais qu'il va sortir de
l'euro très bientôt". La solution, selon lui? "Agir d'un coup, pendant
un week-end, en fermant les banques, en empêchant les
retraits d'argent".
Quid des risques de contagion ?
Mais les autres pays de la zone euro ne seraient pas épargnés
par le séisme, qui coûterait au bas mot des centaines de milliards d'euros aux
contribuables européens, même si les tentatives d'évaluation des conséquences
financières d'un tel événement butent sur une multitude d'inconnues, en
particulier celle d'une possible contagion à d'autres membres de l'Union
monétaire. Les coûts les plus simples à évaluer sont les coûts directs supportés
par les partenaires d'Athènes, postulant qu'une sortie de la zone euro revient à
sa défaillance à l'égard de ses créditeurs. Or, à l'issue de deux plans d'aide
et au terme de deux ans de soutien actif par la Banque centrale européenne , les autres pays de la zone euro
sont les plus gros bailleurs de fonds d'Athènes. Economistes et responsables ont
ainsi sorti leurs calculettes pour additionner : le montant des prêts déjà
consentis à Athènes, directement et par le biais des quote-part dans le Fonds
monétaire international ; la participation dans les pertes que subirait la BCE
sur la dette grecque qu'elle a en portefeuille (entre 35 et 55 milliards
d'euros); et les pertes encourues par les banques
centrales nationales au titre de leur exposition à celle de Grèce (soldes "target 2" au sein de l'Eurosystème).
La banque allemande DekaBank arrive
ainsi à un total de quelque 350 milliards d'euros, dont 86 milliards d'euros
pour la seule Allemagne. L'ex-ministre français de l'Economie François Baroin a
évoqué mardi un chiffre de 50 milliards d'euros pour son pays. Pour les
Pays-Bas, l'économiste d'ING Marteen Leen pronostique 20 milliards d'euros. A
ceci s'ajoute le défaut sur les créances détenues par les acteurs privés,
notamment la dette grecque encore en portefeuille chez les banques européennes. Après l'échange de dette consenti par
les créanciers privés, ce montant est estimé à quelque 100 milliards d'euros. Au
total, les pronostics varient selon que l'on parie sur un défaut total ou
seulement partiel de la Grèce. DekaBank voit 350
milliards d'euros passés par pertes et profits; Barclays Capital est plus
optimiste, tablant sur un défaut seulement partiel et un coût de 150 à 230
milliards d'euros pour le contribuable européen. UBS pour sa part évoque une
dépréciation de 75% de la dette grecque et une perte de 225 milliards d'euros.
Certains responsables, en Allemagne mais aussi aux Pays-Bas,
considèrent au vu de ces chiffres l'éventualité d'un départ de la Grèce comme gérable, ou en tout cas plus gérable qu'il ne
l'aurait été il y a deux ans. Mais "le véritable risque est ailleurs",
préviennent les analystes d'UBS, à savoir dans "les effets induits, et
surtout la perspective d'une ruée sur les banques
ailleurs en Europe". Ces coûts indirects sont difficilement imaginables
dans l'impossiblité de prévoir l'ampleur de la contagion au reste de la zone
euro. Le scénario le plus communément envisagé est que les épargnants en Espagne
et en Italie, les pays les plus exposés, se ruent sur les banques et vident leurs comptes pour mettre leurs avoirs à
l'abri. Les Européens seraient alors obligés de mettre en place des mécanismes
de prévention de la contagion, par exemple un renforcement des pare-feu en
place, voire de mettre sur pied un système de garantie de l'épargne. La BCE
serait vraisemblablement appelée à la rescousse pour fournir des liquidités aux
banques.
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